Image empruntée au Théâtre de la Cité, Fribourg.

“Altérés Égaux”, ou “Le Parleroi”, est une pièce de théâtre rédigée par Albert Rousselle et moi-même dans le cadre de notre travail de maturité au gymnase1. Nous avons écrit cette pièce durant environ 6 mois entre 2022 et 2023, pour la jouer une première fois en avril 2023, avant qu’elle ne soit finalement reprise en 2025 par le Théâtre de la Cité. Quelle aventure !

Synopsis

Dans une société dystopique et intemporelle, un processus nommé l’« altération » permet aux citoyens d’effacer leur passé et leur identité pour recommencer leur vie sous une forme neutre.

La pièce suit Oronte, un conseiller en altération cynique, individualiste et détaché. Jour après jour, il accompagne machinalement ses clients en les encourageant à renoncer à ce qu’ils sont. Mais sa routine bien huilée bascule à la rencontre de trois personnages :

Caroline, une vieille femme solitaire poussée par ses enfants à s’altérer, ne semble visiter le bureau que pour tromper son ennui. En réalisant la valeur de ses souvenirs et la richesse de son humanité, elle choisit finalement de renoncer au processus, semant ainsi le premier doute chez Oronte.

Cléon, collègue et seul ami d’Oronte, cherche désespérément son aide pour gérer le cas d’un criminel odieux. Dans cette société, l’altération sert également à purger les condamnés pour éviter de futures récidives, mais le criminel refuse de donner son consentement. Conseillé froidement par Oronte, Cléon, plus sensible, finit par craquer face au récit effroyable du prisonnier et l’assassine. Submergé par la culpabilité et la folie, il supplie Oronte de l’altérer sur-le-champ. Le conseiller s’exécute à contrecœur, effaçant ainsi son unique ami.

Frosine, une femme hantée par un passé traumatique, est la dernière cliente d’Oronte. Son désespoir et sa détermination inébranlable à s’effacer bouleversent le conseiller. Au fil de leurs échanges, Oronte tombe sous son charme. Mais malgré ses suppliques pour la retenir, il assiste impuissant à son altération, finissant totalement dévasté.

Tout au long du drame, Oronte s’entretient avec une plante verte de bureau, miroir de sa propre conscience, qui éclaire pour le spectateur la naissance de ses doutes et le désespoir de voir disparaître ceux qu’il aime par ses propres mains.

Vaincu, Oronte revient à son cabinet. Il y est accueilli par le nouveau conseiller en charge, Gérard. Cet homme a les traits de son ancien ami Cléon, mais n’a plus aucun souvenir de sa vie passée. Lorsque Gérard l’interroge d’un ton machinal : “Que savez-vous de l’altération ?”, le piège tragique se referme : Oronte est désormais enfermé dans une boucle infernale où il ne lui reste plus qu’à s’effacer à son tour.

Cette pièce tragi-comique a pour but de proposer une réflexion sur la mémoire, l’identité et le prix de la liberté.

Procédé

Débuts

Le projet a débuté en juin 2022, lorsqu’il a été annoncé qu’Albert et moi avions été pris pour le travail de maturité “ÉCRITURE, MISE-EN-SCÈNE ET INTERPRÉTATION D’UNE PIÈCE DE THÉÂTRE”. Nous allions travailler ensemble pour produire une pièce de théâtre de 20 minutes (elle a fini par faire environ 1 h 😅) sur le sujet des “confessions”.

Durant les vacances d’été, nous avons récolté des idées que nous avons partagées, ce qui nous a permis d’écrire la première version de notre pièce, intitulée “Le Parleroi”, un jeu de mots sur les termes “Parloir” et “Par le Roi”, évoquant la position du personnage principal.

Le principe était le suivant :

Un homme d’affaires sans émotions fonde une entreprise où des ‘clients’ peuvent venir se confesser anonymement. Cet homme, à force d’entendre ces différentes confessions, va lentement assimiler à sa propre personnalité les traits de caractère de ses différents clients, jusqu’à en devenir fou.

C’est également dans cette version que notre personnage principal a trouvé son nom, Oronte, que l’on a emprunté au Misanthrope de Molière en raison de la superficialité du personnage.

Avec le temps, l’idée a perdu de son charme : trop de personnages, peu d’action, une structure dramatique peu définie et une trop forte similarité entre les scènes. Nous n’étions plus si convaincus par notre projet.

Coup de théâtre

C’est alors vers le mois de novembre qu’Albert a visionné la pièce de théâtre Jeanne et les posthumains de Fabrice Hadjadj. Un peu à la façon du Meilleur des mondes (Brave New World) d’Aldous Huxley, la pièce critique une société gouvernée par le scientisme2 où la science a permis de séparer complètement la procréation de la récréation.

En discutant, Albert et moi avons trouvé un grand intérêt à reprendre cette idée, mais en l’appliquant à la “séparation de l’individu d’avec lui-même”. C’est ainsi que l’idée de l’altération est apparue : une société dont la technologie permet de séparer le corps de l’identité.

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Quelques pages tirées du texte. Cliquez dessus pour les agrandir.

Un tel changement de direction impliquait de reprendre quasiment à zéro l’écriture de la pièce. Finalement, les deux seuls éléments qui ont gardé leur essence sont le personnage de Frosine (qui s’appelait alors Amanda) ainsi qu’Oronte et leur histoire d’amour (qui a été adaptée). En dehors de cela, des changements majeurs étaient à prévoir, et le temps nous était compté : nous n’avions plus que quelques mois pour terminer la pièce, rédiger notre dossier dramaturgique (exigé pour le travail de maturité), mettre en scène le texte, le monter avec des acteurs et le jouer.

Cela n’a pas été une mince affaire et ne s’est pas fait sans quelques étincelles, car nous travaillions de manière très différente. Finalement, et de façon assez naturelle, les tâches se sont réparties entre lui, le cerveau créatif écrivant, et moi qui m’occupais de canaliser les idées trop ambitieuses, adaptais les scènes des écrits précédents, et m’occupais de la mise en scène et du jeu des acteurs (faisant du théâtre amateur depuis belle lurette, ce rôle me convenait parfaitement). L’un de nos conflits les plus marquants était l’introduction de la plante verte, fruit de la créativité d’Albert, que je rejetais totalement au début. Puis, sous son insistance, j’ai fini par céder. Et heureusement, car c’est devenu l’un des éléments préférés du public !

Et enfin, en avril, l’ultime épreuve : la représentation.

Photo de la représentation. Sur la scène figurent Oronte, Caroline et la plante verte.
Photo de la représentation durant une des consultations de Caroline. Y figurent Oronte, Caroline et la Plante Verte.

Comme nous avions la pièce la plus longue (la plupart des élèves ayant respecté les 20 minutes imparties), nous sommes passés après tous les groupes, soit une heure de spectacle. Nous devions captiver le public d’entrée de jeu pour ne pas le perdre.

Heureusement, la représentation s’est très bien passée. Hormis une scène quasi complète qui a été sautée, les spectateurs ne s’en sont pas rendu compte. Nous avons reçu beaucoup de retours positifs et avons même marqué certains esprits.

Puis, un mois plus tard, est venue la défense de notre projet3. Une catastrophe absolue ! Nous étions terriblement hautains et fiers de notre travail, et notre attitude est très mal passée auprès de l’experte. Au final, nous avons tout de même reçu une bonne note, bien que nous ayons perdu pas mal de points lors de cet oral.

Tout est bien qui finit bien ! Du moins, c’est ce que nous pensions.

Cerise sur le gâteau

Quelques mois plus tard, en croisant Albert, celui-ci m’a appris qu’il avait été contacté par Michel Crausaz, l’un des metteurs en scène du Théâtre de la Cité, intéressé par la reprise de notre pièce avec l’équipe des Ateliers. Il avait repris le texte et commencé à y apporter quelques ajustements. Au final, la pièce est restée quasi identique. Les modifications principales résidaient dans le changement des noms (Amanda devenant Frosine et Paul devenant Cléon) pour respecter la nomenclature moliéresque, ainsi que le dédoublement du rôle de la plante verte en deux personnages. Le titre a lui aussi évolué, passant de “Le Parleroi” à “Altérés Égaux”, ce qui donne un meilleur indice sur le propos de l’œuvre.

C’est ainsi que deux ans après la première représentation, la pièce a été jouée à nouveau (pendant une dizaine de dates) dans un vrai théâtre, portée par une équipe formidable. C’était la cerise sur le gâteau, la plus belle des manières de clore un projet de cette envergure. En prime, nous avons eu la chance de passer dans le journal local.

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Recul sur l’expérience

Évidemment, du temps s’est écoulé entre 2023 et 2025, et notre regard sur notre travail a évolué. La pièce présente aujourd’hui certains défauts qui freinent notre envie de la faire rejouer en l’état. Le point qui me chagrine le plus personnellement est le drame entourant le criminel dont Cléon s’occupe, ainsi que le personnage de Frosine. Tous deux touchent aux questions de viol, un sujet auquel j’étais particulièrement sensible à l’époque et vis-à-vis duquel je ressentais le besoin d’exprimer mon dégoût. Avec le recul, je reconnais que la lourdeur apportée par le passé de ces deux personnages est excessive et n’apporte rien à la question philosophique de l’identité. Au contraire, je pense même qu’elle en détourne l’attention.

Idéalement, nous trouverions le temps et la motivation de remanier le texte pour l’alléger, mais la réalité est que la vie nous a entraînés dans des directions différentes. Albert a poursuivi son chemin entre la cuisine (suivant peut-être la vocation de Caroline 😉) et la théologie. Quant à moi, j’ai continué dans l’informatique, comme vous vous en doutez en parcourant ce site. Nos routes se sont séparées, et la pièce s’est ainsi figée dans le temps.

Néanmoins, si un jour une âme passionnée manifestait un intérêt pour le projet, qui sait… peut-être reprendrons-nous la plume ?

Mots finaux

Évidemment, tout cela n’aurait pas été possible sans l’aide immense de nos professeur·e·s encadrant·e·s. Un grand merci à eux ! Un grand merci également au Théâtre de la Cité, qui nous a offert l’opportunité de redécouvrir notre travail deux ans plus tard sous un autre jour. Nous leur sommes très reconnaissants d’avoir choisi notre pièce !

Si vous souhaitez lire la pièce dans sa totalité, n’hésitez pas à m’envoyer un e-mail via le formulaire de contact !


  1. Pour nos lecteurs français, c’est l’équivalent du lycée (Secondaire II). Le travail de maturité est un projet d’envergure évaluant la capacité d’un élève à mener un travail de recherche ou de création sur le long terme. ↩︎

  2. Selon Wikipedia : “Le terme scientisme est aussi utilisé pour désigner l’approche selon laquelle les problèmes concernant l’humanité et le monde pourraient être réglés au mieux, si ce n’est parfaitement, suivant le paradigme de la méthode scientifique.” ↩︎

  3. Dernière étape du travail de maturité, qui consiste à présenter l’intérêt de son travail devant ses enseignants et un·e expert·e, et à répondre à leurs critiques. ↩︎